Entretien

À PROPOS DE SECESSION ORCHESTRA : entretien avec le chef d’orchestre Clément Mao – Takacs, réalisé par le journaliste Paul Anderson

PAUL ANDERSON — Pourquoi ce choix du mot « Sécession » ?

CLÉMENT MAO – TAKACS — Cette « sécession » peut s’entendre aussi bien comme la désignation de cette incroyable énergie artistique du début du 20ème siècle, qui forme la colonne vertébrale du répertoire de l’orchestre et se prolonge jusqu’à nos jours, que comme une rupture avec les codes et pratiques en vigueur dans le monde musical classique. La figure exemplaire et tutélaire de Mahler plane bien entendu sur cette volonté de repenser les us et coutume du monde musical classique, pour réinsérer l’éthique au cœur de notre art. Les musiciens classiques vivent dans un microcosme, avec ses rites, ses formatages, ses traditions, qu’il est bon de remettre périodiquement en question. D’autre part, le « marché » de la musique classique et contemporaine a connu ces dernières années des dérives inacceptables pour qui a conscience de la situation du monde actuel, et il appartient à notre génération de se montrer responsable et altruiste, en posant la notion de « partage » au centre de notre action.

PAUL ANDERSON — Comment se traduit dans votre action cette « modernité » à laquelle tu sembles attacher une grande importance ?

CLÉMENT MAO – TAKACS — Cela passe par plusieurs axes. J’évoquais la nécessité de repenser le rituel du concert ; de la même façon, travailler autour de programmes-concepts d’une cohérence irréprochable, permettant de développer à partir d’une idée unique de multiples ramifications est pour nous un moyen d’éduquer, de réunir, d’apprivoiser un public très diversifié. Et puis, je me suis toujours insurgé contre la « Musique Kleenex » telle que la moquait déjà Maurice Fleuret il y a cinquante ans. Pour s’opposer à des créations éphémères, nous avons choisi un engagement en profondeur auprès des compositeurs avec lesquels nous collaborons, qui puisse déboucher sur la prise en compte de leurs œuvres comme un répertoire à part entière, susceptible de revenir saison après saison, pour être mieux entendu, écouté, perçu par le public. Cette démarche d’appropriation par le public et d’itération des œuvres est essentielle pour instaurer un nouveau rapport de réception des créations dans la société contemporaine.

PAUL ANDERSON — Tu ne diriges pas uniquement SECESSION ORCHESTRA ; qu’est ce qui constitue la particularité de ton rapport à cet ensemble ?

CLÉMENT MAO – TAKACS — Tu sais, les musiciens et particulièrement les chefs d’orchestre ont un côté « savant fou » tenté par les expériences dangereuses ! SECESSION ORCHESTRA était l’occasion de mettre en pratique un certain nombre de théories, d’idées, afin de vérifier leur validité. Aujourd’hui, au niveau professionnel, il est très rare d’avoir le temps d’approfondir une œuvre, de pouvoir fouiller une interprétation de façon absolue – et je crois que la majorité des interprètes le déplore. Pour autant, les quelques personnes qui auraient le pouvoir de s’insurger contre cet état de choses ne le font pas ! Il est donc nécessaire de créer des structures différentes comme SECESSION ORCHESTRA, ne serait-ce que pour prouver qu’on peut travailler autrement.
Et en tant que directeur artistique et musical, je peux mettre en œuvre une vision globale de l’action culturelle. J’ai la chance d’avoir choisi et d’être entouré de musiciens qui ont le même goût de l’effort commun, qui ont immédiatement adhéré à ce refus de la négligence, qui ont le désir de présenter un travail abouti ; et ils savent que ma propre exigence n’est là que pour tirer le meilleur de chacun d’entre eux. La plus jolie chose, c’est que, dès le départ, je voulais que SECESSION ORCHESTRA soit une formation ultra-professionnelle. Du coup il y a entre nous tous un respect profond et beaucoup de joie à œuvrer ensemble, mais avec une bonne dose d’humour, et une amitié qui s’est installée naturellement.

PAUL ANDERSON — Vous jouez beaucoup avec d’autres artistes, des musiciens, mais aussi des comédiens, des danseurs, des metteurs en scène… Pourquoi cette volonté de collaborations artistiques ?

CLÉMENT MAO – TAKACS — Multiplier les collaborations permet d’exercer la ductilité de l’orchestre, de s’ouvrir à d’autres univers. Je crois par exemple qu’il est très important pour un orchestre – comme pour un chef ! – d’être capable de jouer le répertoire symphonique et le répertoire lyrique : chacun réclame des qualités particulières, et pouvoir passer de l’un à l’autre nous donne une grande souplesse. Et puis, l’une des richesses de ce métier, ce sont les rencontres humaines et artistiques, et c’est extrêmement vivifiant de partager la vision d’un metteur en scène sur un opéra, d’accompagner un soliste, de dialoguer avec un récitant…

PAUL ANDERSON — On a le sentiment que SECESSION ORCHESTRA entre en scène d’une certaine façon, s’habille d’une certaine façon, se comporte d’une certaine façon : tu fais attention à l’image de votre groupe ?

CLÉMENT MAO – TAKACS — Nous vivons dans une société de l’image, saturée par l’image, où l’image – celle que vous dégagez comme celle que vous recevez – est un signal fort.
Paradoxalement, le défilement des images est si rapide qu’il faut aussi créer des éléments visuels identitaires, des repères, tout en restant capable d’évoluer. Les codes de la musique classique existent, sont repérables : on peut les casser, les arrondir, les contourner, les inverser ou les réinventer pour les faire évoluer. Je n’ai aucun doute sur la nécessité de cette évolution aujourd’hui – à moins de vouloir devenir une pièce de musée ! Nous avons donc notre propre rituel, du look jusqu’à la façon de s’accorder, qui fait partie de notre façon de penser et de vivre la musique – en aucun cas artificiellement mais au contraire, organiquement !

PAUL ANDERSON — Qu’est-ce qui fait le petit « plus » des concerts de SECESSION ORCHESTRA selon toi ?

CLÉMENT MAO – TAKACS — Je ne sais pas s’il y a un « plus » ! Mais c’est vrai que nous avons la chance de vivre des expériences incroyablement riches avec nos différents publics. Je crois qu’il y a deux choses importantes. La première c’est que nous avons essayé de centrer nos concerts sur une relative économie de moyens, un dépouillement, pour amener le public à une concentration, à une réception des œuvres la plus totale possible. Nous essayons vraiment d’être les interprètes d’un texte, mais pas de nous servir du texte pour briller : simplement, humblement, de le faire entendre le mieux possible. L’autre aspect découle directement de cela : le désir de faire du concert un lieu d’enrichissement mutuel entre le public et les musiciens, d’un échange didactique (découvrir, réactiver, ressentir) en renouant un lien social et humain. Pour moi, et particulièrement dans les concerts que je dirige avec SECESSION ORCHESTRA, le public est un ensemble d’hommes, de femmes, d’enfants, qui nous font un don : ils nous accordent, une, deux, trois heures de leur vie. Ce « temps de vie », de leur vie, c’est un temps qu’ils ne consacrent pas à autre chose que nous écouter, et je trouve que c’est une décision énorme, riche de conséquences, un cadeau très précieux. Il faut donc être digne de ce présent, et leur offrir en retour le meilleur de nous-mêmes : alors, il se passe quelque chose, les gens le sentent, une communion s’installe entre nous, et nous décollons ensemble…