Tu ne dois pas garder la nuit en toi

Les Kindertotenlieder sont le récit à la première personne du cheminement intérieur d’une mère endeuillée, des ténèbres du déni et de la culpabilité à la lumière de la résilience.

Gustav Mahler les a composés d’après un témoignage authentique, celui de Friedrich Rückert qui avait écrit 428 poèmes après la perte de ses deux enfants. Rückert, grand orientaliste, traducteur de Rûmi, parle au-delà d’une époque ou d’une confession, dans un langage simple et imagé.

Ce spectacle offre un double regard sur une œuvre dense, en proposant une réflexion sur le deuil : un « opéra de chambre », représentation du périple intérieur de la mère cloîtrée dans son appartement, suivi d’une version inspirée du Nô, où l’ombre du personnage narrera les étapes de son deuil, accompagnée par le jeu masqué de Claude Jamain, sur un mode dissocié caractéristique du théâtre oriental.

Et, entre ces deux interprétations, la musique tantôt mortifère, tantôt lumineuse d’un Richard Wagner imprégné de bouddhisme, qui a tant inspiré son successeur, aussi bien musicalement que thématiquement.

À travers deux lectures d’une même œuvre, deux conventions revisitées, il s’agit de comprendre comment l’histoire d’un individu devient celle, universelle, de toute âme en deuil : l’histoire de ce nécessaire travail de mémoire qui seul peut ramener la paix parmi les vivants.


Ce spectacle fait partie de THE MAHLER EXPERIENCE, un projet conçu par Clément Mao – Takacs autour de l’Œuvre mahlérien. Ce volet est né de la rencontre avec Claude Jamain (artiste polymorphe aussi à l’aise dans la pratique et la connaissance du théâtre des 17ème et 18ème siècles, des formes scéniques extrême-orientales tels que le Nô et le Butô ou que des esthétiques au confluent de la danse et du théâtre allant des pièces symbolistes au Ballets Russes) et de la collaboration avec le metteur en scène Aleksi Barrière (co-directeur artistique de la compagnie La Chambre aux échos)

Sans jamais trahir les intentions de l’auteur qui n’écrivit jamais d’opéra, ils ont proposé à partir de la dramaturgie dessinée par le cycle mahlérien une vision scénique double qui renvoie aussi bien à la veillée d’un être en deuil qu’aux codes stricts et rigoureux du jeu de Nô – dont le monde onirique et funèbre est hanté par des revenants et apparitions – en s’appuyant sur les mots du poète incarnés, désincarnés ou réincarnés par la musique hallucinée du compositeur.

L’extrême cohérence du résultat fait surgir à la fois l’héritage romantique exacerbé par Mahler, où mort, folie et douleur (Schubert, Schumann, Liszt) semblent les seuls exutoires possibles, la fascination germanique pour la pensée extrême-orientale qui imprègne l’œuvre de Mahler (de sa pratique de Schopenhauer et de Wagner à celle de Judith Gautier et de Hans Bethge, qui donnera ultérieurement naissance à Das Lied von der Erde), qui n’est pas chez lui un simple effet de ce Japonisme alors à la mode, mais bien une très novatrice compréhension de l’essence même de la spiritualité extrême-orientale : la peine, l’horreur et l’angoisse de la perte qui fondent l’expérience traumatique de la mort en Occident rencontrent alors la résignation et l’acceptation.

La double audition des Kindertotenlieder, introduits par deux extraits wagnériens douloureux permet de déboucher sur une nouvelle agogique (temps, forme, dynamique) de l’écoute, une véritable « expérience », à la fois tentative, épreuve, immersion et voyage intérieur : la musique devient le lieu et le temps d’un rituel pour apaiser tant l’âme des morts que celle de ceux qui restent.


Fiche Technique

Aleksi Barrière, mise en scène et dramaturgie
Clément Mao – Takacs, direction musicale
1 baryton ou mezzo-soprano
Claude Jamain, jeu de Nô masqué

Secession Orchestra (15 musiciens)
1 1 3 1 – 2 0 0 0 – perc (glock., Tam-Tam, Timb. ad lib.) + pno/cta ou synthétiseur (1) – harpe, str (1 1 1 1 1)

Durée : ca’ 70′ sans entracte

Programme :
Wagner : Prélude du 3ème acte (Tristan und Isolde – arrangement : CMT)
Mahler : Kindertotenlieder (arrangement : CMT)
Wagner : Enchantement du Vendredi Saint (extrait de Parsifal – arrangement : CMT)
Mahler : Kindertotenlieder (arrangement : CMT)

– Le spectacle peut être précédée d’une présentation par Clément Mao – Takacs
– Le spectacle peut être suivi d’une rencontre avec les artistes