Fondation Royaumont

EN ROUTE VERS ROYAUMONT !
par Clément Mao – Takacs

« La carte de notre vie est pliée de telle sorte que nous ne voyons pas une seule grande route qui la traverse, mais au fur et à mesure qu’elle s’ouvre, toujours une petite route neuve. » [Jean Cocteau, Le Grand écart]

C’est seulement lorsque l’on jette un regard rétrospectif sur le chemin parcouru, sur une aventure partagée – avec, si possible, un peu de hauteur de vue –, que se révèle la cohérence d’une action ; alors nous apparaissent soudain avec évidence ces signes qu’on aurait pu dire annonciateurs ; alors l’on reconnaît ces amers qui guident et rassurent les navigateurs. Au bout de cinq années révolues, à l’orée de la sixième année d’existence de SECESSION ORCHESTRA, il est juste de jeter ce regard derrière l’épaule : et voilà que j’aperçois, au lieu de ces petites routes qui me semblaient multiples et serpentaient dans tant de directions, une claire et grande route, où chaque étape d’importance fut à la fois halte, abri, réparation des forces et élan vers la suivante ; une route faite de différents chemins qui ne font plus qu’une seule voie.

La route qui nous mène aujourd’hui vers Royaumont est une route neuve et pourtant usée par les pas d’autres pèlerins ; une route étroite qui semble s’éloigner de la grand-route, mais qui sans cesse nous y ramène obstinément, nous permettant d’en éviter les dangers et de mieux saisir les beautés qui la bornent ; une route qui semblerait à certains un détour, et qui, à mon sens, est un raccourci menant au cœur d’une action commune. Une résidence à Royaumont : comment, s’écrieront certains, un orchestre d’instruments modernes, un ensemble jouant aussi bien Monteverdi que les créations contemporaines de Saariaho, dont le cœur de répertoire serait la musique de Liszt, Wagner, Mahler, Debussy, Bartok, Berg, Schönberg, Webern… ? Mais précisément, c’est là que tout me semble converger et porter naturellement les pas de SECESSION ORCHESTRA à Royaumont.

Car la Sécession viennoise, c’est d’abord un refus et une affirmation. Le refus du repli sur soi, d’un art strictement bourgeois, étouffé par son confort, qui ne serait plus qu’un reflet complaisant d’une société narcissique ; le refus d’un art qui n’existerait que pour une élite et dans certains lieux ; enfin, le refus d’un repli nationaliste, en art comme en politique. Puis une affirmation : celle qui clame qu’il n’y a pas opposition entre ancien et moderne, mais une façon de penser la modernité à travers le prisme de notre temps (« à chaque art son temps ; à chaque temps sa liberté » indique la devise inscrite au fronton du Pavillon Secession) ; celle qui pose la transversalité et l’échange – entre les arts, entre les cultures, entre les pays – comme condition du renouveau ; celle qui croit à une dimension artisanale respectant chaque branche de la production artistique, dans une volonté de respect et d’instauration d’un cercle vertueux où chacun trouve sa place.

Voilà ce qui est inscrit dans l’ADN de SECESSION ORCHESTRA, dont chaque projet naît de ces convictions, en porte la marque ; mais nous le retrouvons aussi à Royaumont, qui pratique depuis toujours cette volonté de transversalité, d’échange, cette idée d’une connaissance partagée, et ce soin apporté à la recherche ; plus encore, notre amour commun de la voix, des voix, devait nous amener à collaborer un jour. Il était donc inévitable que nos routes se croisent : grâces soient rendues à Edouard Fouré Caul-Futy et Francis Maréchal, qui ont fait apparaître Royaumont sur la route de SECESSION ORCHESTRA, un peu comme le Château du Roi-Pêcheur apparaît à Perceval.

Toutes ces routes se croisent, s’enlacent, formant un trivium, un carrefour : au moment où Royaumont prend sous son égide la Médiathèque Musicale Mahler dont le fondateur Henry-Louis de La Grange vient hélas de disparaître, SECESSION ORCHESTRA entre en résidence : on aperçoit évidemment toute la richesse d’une si heureuse conjonction, destinée à faire rayonner ce répertoire et ce fonds en une brillante constellation. Le travail de SECESSION ORCHESTRA, qui vise à une écoute neuve des partitions, qu’elles soient inédites, méconnues ou bien célèbres, trouve à Royaumont un lieu d’élection pour les travailler et les exalter. Corollairement, la création de mon festival Intervalles à Paris 8 nous offre d’autres occasions de resserrer nos liens et de multiplier les passerelles

Il me souvient qu’il y a dix ans, on me suggérait de démarcher Royaumont et d’y proposer des projets. Je ne l’ai pas fait alors, non par paresse ou timidité, mais parce que j’étais certain que la rencontre viendrait à son heure, naturellement. C’est maintenant que tout commence, et déjà, je sens tout ce qui, visible et invisible, nous relie à Royaumont : je pressens que nous allons réaliser de belles et bonnes choses au sein de ce vaisseau de pierre traversé de lumière ; à chacune de mes visites, j’écoute le musical silence de ces murs, j’entends plus précisément ce que la Nature environnante murmure, et chaque personne rencontrée dans ces murs semble porter un message de bienvenue et de promesses… Regardant par-dessus mon épaule les nombreuses productions passées de SECESSION ORCHESTRA en si peu de temps, je constate avec amusement que toutes auraient pu s’inscrire à Royaumont ; une profonde confiance m’envahit alors en contemplant la route neuve qui s’offre à nous, sur laquelle nous allons cheminer ensemble durant quelques années, en véritables compagnons ; et, avec les musiciens et toute l’équipe de SECESSION ORCHESTRA, je me réjouis de cette formidable perspective !